Une conte provencal « Fanfarnette et la jarre » de Jean Aicard
Jarre à huile de Provence © licence GNU
Où l’on verra ce qu’on peut trouver quelquefois, mais rarement, dans une jarre, et comment une chevrette s’empare d’un loup.
(...) "Un beau jour, Fanfarnette (chacun sait que les chevrettes sont personnes très délicates) eut fantaisie d’une baignade en eau claire. Et comme dans le lit du torrent voisin, desséché à ce moment de l’année, il n’y avait pas de creux assez profond pour contenir son petit corps blanc, elle eut une admirable idée…
Ayant avisé, au fond de son grenier, une jarre – une de ces jarres pareilles à celles où s’enferment les voleurs dans le conte d’Ali Baba – une jarre à mettre de l’huile, et qui se trouvait vide, bien propre, bien odorante (nettoyée et frottée longtemps, comme elle avait été l’an dernier, avec des pommes écrasées), Fanfarnette songea que cela ferait une baignoire commode où elle entrerait peut-être un peu juste, mais les poussins s’accommodent de leur coquille… Cette jarre provençale, luisante au-dedans d’un beau vernis jaune, ressemblait en effet, comme toutes les jarres, à un œuf énorme. L’emplir d’eau limpide et bien fraîche, monter sur une chaise et entrer dans l’énorme vase bombé, comme une mouillette dans un œuf à la coque, tel fut le plan de Fanfarnette. Sans en rien dire à personne, elle l’exécuta un matin. Maître Secourgeon labourait au loin… Maurin, posté aux environs, ne devait pas revenir de sitôt ; misé Secourgeon était allée vendre des légumes à l’auberge des Campaux.
Fanfarnette, un ferrat (seau) dans chaque main, se mit donc à voyager du grenier au puits et à emplir sa jarre qui était presque aussi grande qu’elle.
« Quand je serai dedans et debout, je n’aurai guère dehors que la tête. »
Et du puits au grenier et du grenier au puits si souvent elle alla, revint et retourna, qu’à la fin la jarre fut presque pleine à déborder.
Alors Fanfarnette posa ses seaux, se déshabilla vitement, grimpa sur la vieille chaise ; de la chaise elle s’éleva jusqu’au bord de la jarre un peu vacillante, mais d’une main elle se retenait solidement aux poutrelles du plafond bas, si bas que, légère et adroite comme elle était, elle parvint à entrer enfin dans sa jarre… Mais non pas d’un seul coup ! L’orifice en était plus étroit et des jeunes hanches plus rebondies qu’elle n’avait pensé, si bien qu’il fallut forcer un peu pour pénétrer toute là-dedans. Le rebord de la jarre était déjà sous les aisselles de la mignonnette, que ses pieds ne touchaient pas encore le fond, moins relevé que Fanfarnette ne l’avait cru.
Elle dut s’agiter avec grands efforts et contorsions, pour faire entrer l’un après l’autre ses petits bras dans l’eau. Et dès qu’elle y fut parvenue, l’eau aussitôt déborda de tous côtés et ruissela par la chambre, ce qui fit rire la bergerette.
Elle riait aussi d’être nue et seule bien au frais, dans cette drôle de baignoire.
Elle s’amusa à y disparaître toute et à s’imaginer qu’elle était un petit de perdrix, qui attend l’heure de casser sa coquille.
On était bien là. Les flancs du grand vase bombé n’avaient pas trompé l’espérance de la baigneuse. Elle tournait donc sur elle-même, dans l’exquise fraîcheur de l’eau, et pouvait même, de ses mains agiles, se bien frotter, comme avec leur bec font les serins dans l’auge de leur cage.
Et Fanfarnette riait. C’était si drôle d’être dans ce grand œuf !…
Enfin elle sentit un petit frisson… elle grelotta un peu… « Allons, Fanfarnette, il faut sortir ! »
Aï ! bonne mère ! pauvre de moi, quel malheur ! Sortir, ce n’était plus possible ! Dégager même un bras tout entier, elle ne le pouvait plus !… Comment faire ? Si elle parvenait à mettre dehors son bras droit seulement, elle pourrait chercher aux saillies des poutrelles un point d’appui et retirer tout le reste ! Comment faire, mon Dieu ! comment faire ? Et Fanfarnette se trémoussait, sans parvenir à éclore !
À la fin elle eut peur et gémit bien fort :
« Mon Dieu ! que je suis perdue ! mon Dieu ! comment sortir de là ? »
Maurin, qui à ce moment passait près de la maison, fut le seul à entendre ces plaintes. Il accourut, grimpa à l’échelle, criant :
« Qu’y a-t-il ? j’arrive ! »
Quand elle entendit un gros pas d’homme sur le bois sonore de l’échelle, Fanfarnette fit un effort dernier pour sortir de sa jarre, et tant fort s’y démena, qu’elle la fit vaciller, pencher deux ou trois fois de droite à gauche, de gauche à droite, puis décidément chavirer, tomber brusquement.
En tombant, le flanc bombé de la jarre, sous le poids de la lourdotte, se fendit de long en long, et tout à coup, au moment même où entrait Maurin, la jarre en deux morceaux s’ouvrit et, à terre, au milieu de l’eau ruisselante, la fillette apparut couchée, blanche, rose et toute nue, et certes vite relevée, mais si embarrassée pour se cacher tout entière avec ses deux mains très petites, que, les portant tantôt trop haut et tantôt trop bas, elle ne se couvrait ici que pour mieux se découvrir là…
Bonne mère des anges ! quel souvenir !
Et pour ravoir ses vêtements, il aurait fallu se rapprocher de Maurin.
Et lui ne bougeait, pétrifié de surprise et de curiosité, de manière que de le voir si drôlement gêné, l’air tout bête, elle finit par rire aux éclats ; et, comme oubliant qu’elle était nue devant un homme, elle se mit à sauter en frappant ses mains l’une contre l’autre.
Peut-être savait-elle déjà par quelle puissance le diable se rend maître des hommes.
À la fin finale, elle avait dit, sans aucun embarras, mais au contraire riant toujours :
« Allez-vous-en à présent, moussu Mòourin ! je m’habillerai bien toute seule ! »
L’honnête Maurin s’en était allé.
Voilà le souvenir qu’il avait de Fanfarnette et qu’il revit au Chêne du Solitaire. Elle était très bien faite, la petite pastresse… Il voyait la jarre vaciller, chavirer, tomber et s’ouvrir… Aï ! pauvre Maurin !… Et Fanfarnette aussi se souvenait.
Des souvenirs de cette Fanfarnette, il en avait deux ou trois autres – mais moins jolis, oh ! beaucoup moins !
À la vérité, jamais il ne l’avait si bien regardée qu’aujourd’hui et jamais elle n’avait eu cette beauté de jeunesse… « Il y a un an, se dit-il, c’était une enfant… À présent, ce n’est plus ça ! »
Se voyant ainsi regardée, elle se mit à rire comme elle avait ri quand la jarre s’était ouverte…
Et Maurin, qui venait pour voir Tonia, ne pensait plus à renvoyer Fanfarnette !…
Il la regardait toujours. Il s’assit, pas très loin d’elle, sur le tronc d’un chêne-liège abattu. Déjà il songeait :
« Que Tonia doive venir ici, c’est vraiment dommage. »
Fanfarnette s’était rapprochée de lui.
« Quel âge as-tu, petite ?
– Est-ce que je sais, moi ? »
Elle devait avoir dix-sept ans. Elle en paraissait quinze. Il se leva pour s’en aller. Il tâcherait de rencontrer Tonia, de l’emmener ailleurs…
« Vous partez, moussu Môourin ? Partez pas encore ! »
Il se rassit sur la bruyère écrasée…
Alors, d’un bond, la fillette fut près de lui, et, se couchant sur le dos, elle posa sa tête sur les genoux de l’homme… Renversée, face au ciel, elle le regardait ainsi d’en bas, avec ses yeux de chevrette, des yeux sans émotion, emplis d’une lumière sans âme… des yeux qui pourtant ont un secret… le secret des bêtes, et comme la morne et fatale volonté des choses.
La clochette du bouc conducteur tintait autour d’eux, dans la colline."
Extrait de : L’Illustre Maurin de Jean Aicard
1908
Source Wikipédia : Jean Aicard, né le 4 février 1848 à Toulon (Var) et mort le 13 mai 1921 à Paris, est un poète, romancier et auteur dramatique français.
Anedocte : Si l'on en croit Léon Daudet, Aicard possédait un tel talent pour réciter des vers qu'il transformait alors chaque poésie, même médiocre, en un chef-d'œuvre fugitif. Rimbaud lui a dédié son poème « Les effarés »