"Histoire d'une tasse à café" de Louis Jourdan
Contes industriels
Louis Jourdan
Hachette et Cie., 1859
extrait
HISTOIRE
D'UNE TASSE A CAFÉ.
"On venait de dîner; les convives, nonchalamment assis et causant par petits groupes, aspiraient avec délices la senteur exquise du café. J'étais seul dans un coin, plongé dans un vaste fauteuil. Le maître de la maison, un petit vieillard chauve, aux yeux pétillants, chez lequel je dînais pour la première fois, s'approcha, poussa son fauteuil près du mien : « Vous avez employé, me dit-il, pour raconter l'origine et les procédés des diverses industries, une forme puérile, qui ne vous permet pas d'entrer dans les détails les plus indispensables et les plus intéressants. Vous mettez en scène un habit brodé, une robe de mousseline, un chapeau de satin, que sais-je! et vous chargez ces personnages fantastiques d'initier vos lecteurs à la connaissance des faits industriels qu'ils ignorent. Mais il arrive que ces personnages sont bien plus préoccupés de leurs propres aventures que des efforts, des vicissitudes, des luttes auxquels ils ont dû leur transformation, et il en résulte nécessairement des lacunes fâcheuses. »
J'essayai de me justifier ; je dis à mon hôte que je n'avais jamais songé à faire sous cette forme des traités de technologie industrielle ; que ma seule intention avait été d'amuser le lecteur, et, en l'amusant, d'attirer son attention sur des sujets qui, jusqu'ici, par le fait de la prédominance des débats politiques, n'avaient pas suffisamment attiré l'attention, etc.
« Je sais bien cela, répliqua le petit vieillard d'un ton narquois, mais vous autres écrivains, vous êtes ainsi faits : vous ne doutez de rien et vous croiriez plus facilement à votre infaillibilité qu'à celle du pape. Vous ne manquerez pas d'arguments pour me prouver que j'ai tort et que vous avez cent fois raison; ne discutons donc pas.
« Tenez, ajouta-t-il, vous avez dans vos mains une tasse de porcelaine de Chine; essayez de lui faire raconter son histoire, elle ne vous dira que des niaiseries; elle vous parlera de l'industriel chinois qui l'a façonnée, du peintre qui l'a décorée, de la jeune femme qui, la première, a posé ses lèvres là où vous posez les vôtres en ce moment; elle vous racontera comme quoi elle fut embarquée sur un navire de la compagnie des Indes, transportée à Londres, où je l'ai achetée; elle brodera sur ce thème toutes sortes de variations, mais rien de plus. Elle négligera les choses essentielles; elle ne vous dira rien de cette industrie du potier, aussi vieille que le monde, à laquelle il dut ses premiers fétiches, ses premiers dieux, qui lit éclore les premières notions de l'art et sans laquelle le sentiment religieux serait encore à l'état informe.
« Voulez-vous que je vous dise toute ma pensée sur l'homme? C'est un gros ingrat; il jouit de toutes les conquêtes si péniblement accomplies par les générations antérieures, et il n'a jamais un cri de reconnaissance pour les hardis pionniers qui ont défriché le sol avant lui, pour les travailleurs intrépides, les héros inconnus qui ont assoupli la matière et préparé ses plaisirs. Il ne songe pas que chacune de ses jouissances a coûté de gigantesques efforts. »
Je fis observer au vieillard que sans doute il avait raison, que cette disposition d'esprit était regrettable, mais que chaque génération payait sa dette à celles qui l'ont précédée et en imposait une à celles qui la suivront en travaillant à son tour à perfectionner les procédés, à multiplier le nombre des découvertes, à poursuivre l'œuvre commencée; qu'il s'établissait ainsi entre les générations une sorte de compte courant qui, en définitive, les acquitte l'une envers l'autre.
« 0 fatale influence des temps où nous vivons! s'écria mon interlocuteur; voilà maintenant que vous me parlez de compte courant, de doit et avoir! Ainsi, vous vous croyez quitte envers vos devanciers, ainsi vous croyez avoir payé la dette de l'humanité envers Bernard de Palissy, envers Josias Wedgwood et bien d'autres sans lesquels vous mangeriez encore dans des vases grossiers et poreux!
« Écoutez, monsieur!
« Nous avons un grand dédain aujourd'hui pour la poterie commune, pour la faïence, pour le grès. Déjà la porcelaine ordinaire ne nous suffit plus, et nous demandons à la Chine et au Japon leurs produits pour satisfaire nos fantaisies et nos caprices, bien qu'au même prix nous puissions obtenir chez nous des produits plus perfectionnés. Mais nous payons au poids de l'or une chinoiserie grossière et nous marchanderons misérablement les merveilles que crée notre industrie. C'est la mode!
« Quel sujet plus intéressant à développer cependant que celui des progrès accomplis pour le perfectionnement de la poterie commune; qui forme à peu près l'unique batterie de cuisine du pauvre! Un potier , dont vous ignorez le nom sans doute, tandis que vous rougiriez de ne pas connaître celui du premier général venu qui a gagné une bataille quelconque; un potier, dis-je, M. Founny, s'appliqua, dans les commencements de ce siècle, à améliorer la batterie de cuisine du peuple, à consolider et à assainir l'émail qui la recouvre; il s'attacha en même temps à donner plus d'élégance aux formes des vases vulgaires, ces formes que les Grecs avaient presque idéalisées.
« Et la 'faïence, si dédaignée aujourd'hui, quelle conquête! quel élément de civilisation! Et c'est aux Arabes que nous devons ce produit ! Ne fût-ce qu'à cause de ce souvenir, on fait bien de ne plus guerroyer contre eux en Algérie, et de leur rendre au contraire, par une bonne et intelligente administration, le service dont le monde entier est redevable à leurs aïeux.
« Les Italiens furent les premiers à s'emparer de la découverte des Arabes, et ils lui donnèrent le nom de la ville, Faenza, où fut établie la première fabrique de ce produit perfectionné. D'Italie en France il n'y avait qu'un pas. Les premières faïences françaises sortirent de Nevers; on était alors en plein XIV siècle. Bientôt les principales villes de France tinrent à honneur d'avoir leurs fabriques, et Bernard de Palissy, potier du roi Charles IX, eut la gloire d'élever cette fabrication à la hauteur d'un art et d'une science. Aujourd'hui encore, nous vivons des bribes de ce grand génie.
« Un Anglais, Josias Wegdwood, songea à tirer un parti avantageux des progrès que Bernard de Palissy avait réalisés, et il résolut de mettre à la portée des plus humbles fortunes les émaux que l'illustre potier de Charles IX avait découverts au prix de sa fortune et de sa vie. Cet Anglais établit dans le Staffordshire, il y a un siècle et demi environ, une fabrique dont les produits sont encore désignés sous le nom de faïence anglaise ou de terre de pipe. La pâte, préparée avec des terres qui ne contiennent pas d'oxyde de fer, était blanche, recouverte d'un émail cristallin; ce fut une révolution pacifique, et, pour l'Angleterre, ce fut un triomphe et une source de richesses. Suivant l'usage antique et solennel, nous avions semé et elle récoltait. Nos voisins ont conservé cette supériorité ; leurs fabriques du Staffordshire, de Wormster, de Derby, etc., inondent le monde de leurs produits, qui représentent une somme de 70 millions de francs chaque année, et, quels que soient les efforts de nos industriels, nous sommes encore à l'arrière-garde. Nos principales fabriques de faïence fine, situées à Creil, Montereau, Choisy-le-Roi, Gien, Sarreguemines, Arboras et Toulouse, font ce qu'elles peuvent; moi qui vous parle, je les ai visitées, j'ai examiné tous leurs produits, et je trouve que la protection donnée à cette industrie n'a pas eu encore l'heureux effet qu'on en attendait. Cette protection est d'ailleurs inintelligente; on a prohibé les produits anglais, on a ainsi enlevé à notre industrie nationale son principal stimulant, tandis que si ces produits eussent été seulement frappés de droits protecteurs, notre pays, qui possède toutes les terres propres à ce genre de production, rivaliserait aujourd'hui avec l'industrie anglaise.
« En revanche, nos fabriques de porcelaine ont acquis un rare degré de supériorité.
— Dieu soit loué! fis-je en poussant un soupir et en avalant ma dernière gorgée de café, nous y voici enfin!
— Ah! reprit mon hôte, vous vous impatientez! Homme léger que vous êtes! Athénien de Paris! que ne sacrifieriez-vous pas à un bon mot! Oui, nous y voici! Regardez ces vases de Sèvres qui sont sur ma cheminée, regardez ces vieux Saxe! Tout cela est bien merveilleux; mais quand je vois nos porcelaines communes pénétrer dans nos plus humbles ménages, je suis bien plus fier de notre industrie que je ne le suis en contemplant les rares chefs-d'œuvre que quelques privilégiés peuvent seuls posséder. Il y a loin du temps où un missionnaire en Chine, le P. d'Entrecolles, publiait, pour la première fois, les détails et les procédés de la fabrication chinoise. Connaître ces procédés, c'était déjà quelque chose, mais, pour fabriquer la porcelaine, il fallait une terre toute spéciale. Un jour, le Saxon Boëticher, chimiste distingué, combinant ensemble des terres de diverses natures pour eu faire des creusets, trouva le précieux mélange auquel il reconnut les qualités essentielles de la porcelaine de Chine. Il fit aussitôt commencer des expériences dans la fabrique de Meissen, près de Dresde.
« Ces essais réussirent. Bientôt il ne fut bruit que de cette découverte ; les porcelaines de Saxe acquirent en peu d'années une réputation universelle. Tous les souverains de l'Europe voulurent avoir leurs fabriques plus ou moins royales, plus ou moins impériales; la France ne voulut pas rester en arrière. Tous ses savants, tous ses industriels se mirent à l'œuvre; mais il nous manquait la précieuse terre connue sous le nom de kaolin. Le hasard, si toutefois on peut donner ce nom fataliste aux combinaisons mystérieuses dont la Providence se sert pour nous faire accomplir tous nos progrès, la Providence donc vint à notre secours, et notre manufacture de Sèvres put enfin fabriquer la porcelaine dure, la vraie porcelaine.
« L'industrie privée , affranchie par la révolution de 1789, s'est emparée de cette découverte, elle en a tiré un parti prodigieux, et, pour ma part, je ne me sers jamais d'un vase ou d'un plat de porcelaine sans songer aux industriels célèbres, aux Nart, aux Chalot, aux Honoré, aux Jacob Petit, qui, à force de travail et de recherches, ont fait de cette fabrication un des plus beaux fleurons de notre couronne industrielle.
« Vous figurez-vous ce qu'il a fallu de science, de calculs, d'études, d'essais, de sacrifices, pour en venir au point où nous en sommes, pour durcir au feu cette argile si habilement préparée, pour la couvrir de cet émail qui la préserve des atteintes du temps et lui donne l'éclat que vous voyez, pour fixer ces dorures, ces fleurs, ces dessins harmonieux? Le département de la Haute-Vienne et le Limousin fournissent le kaolin à presque toutes nos fabrique du Cher, de l'Allier, de la Nièvre, de l'Indre, de l'Oise, etc., et c'est à Paris que d'habiles et intelligents ouvriers décorent avec plus ou moins de goût ces produits que vous admirez à juste titre.
« Ainsi, récapitulez : pour vous permettre de boire après le dîner cette liqueur excitante que vous aimez tant, et de la boire dans un vase de forme exquise, que d'efforts séculaires! Les Chinois, les Arabes, les Grecs, tous les navigateurs, tous les savants, tous les industriels sont à l'œuvre. Bernard Palissy met son génie au service de ros jouissances; les nations luttent entre elles pour perfectionner sans relâche cette production que nous exportons sur tous les points du monde, et notamment aux États-Unis, par dizaines de millions de francs. »
Le vieillard s'arrêta pour reprendre haleine. La politesse ne me permettait pas de lui dire que je trouvais son exposition moins amusante et tout aussi incomplète que les récits de la robe de mousseline et du chapeau de satin rose. J'allais prendre congé de mon hôte. « Croyez-moi, me dit-il en me serrant la main, faites l'histoire des diverses industries sous la forme que je vous indique; reproduisez, si vous voulez, notre conversation, je vous y autorise. »
Grand merci! mon petit vieillard sera content; mais pour compléter cette histoire très insuffisante d'une tasse à café, nous dirons, dans un prochain chapitre, celle d'un grain de café, qui a bien son charme."
Louis Jourdan