"Tu vendras de la porcelaine" ou Le petit Chose d'Alphonse Daudet
Alphonse Daudet
Le Petit Chose
1868
Extrait de la deuxième partie, chap IX. Tu vendras de la porcelaine :
— Monsieur Daniel, me dit le Cévenol avec une assurance de langage et une facilité d’élocution que je ne lui avais jamais connues, ce que je veux savoir de vous est très simple, et je n’irai pas par quatre chemins. C’est bien le cas de le dire... la petite vous aime d’amour... Est-ce que vous l’aimez vraiment vous aussi ?
─ De toute mon âme, monsieur Pierrotte.
─ Alors, tout va bien. Voici ce que j’ai à vous proposer... Vous êtes trop jeune et la petite aussi pour songer à vous marier d’ici trois ans. C’est donc trois années que vous avez devant vous pour vous faire une position... Je ne sais pas si vous comptez rester toujours dans le commerce des papillons bleus ; mais je sais bien ce que je ferais à votre place... C’est bien le cas de le dire, je planterais là mes historiettes, j’entrerais dans l’ancienne maison Lalouette, je me mettrais au courant du petit train-train de la porcelaine, et je m’arrangerais pour que, dans trois ans, Pierrotte qui devient vieux, pût trouver en moi un associé en même temps qu’un gendre... Hein ? Qu’est-ce que vous dites de ça, compère ?
Là-dessus Pierrotte m’envoya un grand coup de coude et se mit à rire, mais à rire. Bien sûr, qu’il croyait me combler de joie, le pauvre homme, en m’offrant de vendre de la porcelaine à ses côtés. Je n’eus pas le courage de me fâcher, pas même celui de répondre ; j’étais atterré...
Les assiettes, les verres peints, les globes d’albâtre, tout dansait autour de moi. Sur une étagère, en face du comptoir, des bergers et des bergères, en biscuit de couleurs tendres, me regardaient d’un air narquois et semblaient me dire en brandissant leurs houlettes : « Tu vendras de la porcelaine ! » Un peu plus loin, les magots chinois en robes violettes remuaient leurs caboches vénérables, comme pour approuver ce qu’avaient dit les bergers : « Oui... oui... tu vendras de la porcelaine !... » Et la-bas, dans le fond, la flûte ironique et sournoise sifflotait doucement : « Tu vendras de la porcelaine... tu vendras de la porcelaine !… » C’était à devenir fou.
Pierrotte crut que l’émotion et la joie m’avaient coupé la parole.
— Nous causerons de cela ce soir, me dit-il pour me donner le loisir de me remettre... Maintenant, montez vers la petite... C’est bien le cas de le dire... le temps doit lui sembler long.
Je montai vers la petite, que je trouvai installée dans le salon jonquille, à broder ses éternelles pantoufles en compagnie de la dame de grand mérite...
Que ma chère Camille me pardonne ! jamais mademoiselle Pierrotte ne me parut si Pierrotte que ce jour-là ; jamais sa façon tranquille de tirer l’aiguille et de compter ses points à haute voix ne me causa tant d’irritation. Avec ses petits doigts rouges, sa joue en fleur, son air paisible, elle ressemblait à une de ces bergères en biscuit colorié qui venaient de me crier d’une façon si impertinente : « Tu vendras de la porcelaine ! » Par bonheur, les yeux noirs étaient là, eux aussi, un peu voilés, un peu mélancoliques, mais si naïvement joyeux de me revoir que je me sentis tout ému. Cela ne dura pas longtemps. Presque sur mes talons, Pierrotte fit son entrée. Sans doute il n’avait plus autant de confiance dans la dame de grand mérite.
À partir de ce moment, les yeux noirs disparurent et sur toute la ligne la porcelaine triompha. Pierrotte était très gai, très bavard, insupportable : les « c’est bien le cas de le dire » pleuvaient plus drus que giboulée. Dîner bruyant, beaucoup trop long... En sortant de table, Pierrotte me prit à part pour me rappeler sa proposition. J’avais eu le temps de me remettre, et je lui dis avec assez de sang-froid que la chose demandait réflexion et que je lui répondrais dans un mois.
Le Cévenol fut certainement très étonné de mon peu d’empressement à accepter ses offres, mais il eut le bon goût de n’en rien laisser paraître.
— C’est entendu, me dit-il, dans un mois. » Et il ne fut plus question de rien... N’importe ! le coup était porté. Pendant toute la soirée, le sinistre et fatal « Tu vendras de la porcelaine » retentit à mon oreille.
Je l’entendais dans le grignotement de la tête d’oiseau qui venait d’entrer avec madame Lalouette et s’était installé au coin du piano, je l’entendais dans les roulades du joueur de flûte, dans la rêverie de Rosellen que mademoiselle Pierrotte ne manqua pas de jouer ; je le lisais dans les gestes de toutes ces marionnettes bourgeoises, dans la coupe de leurs vêtements, dans le dessin de la tapisserie, dans l’allégorie de la pendule, ─ Vénus cueillant une rose d’où s’envole un Amour dédoré, ─ dans la forme des meubles, dans les moindres détails de cet affreux salon jonquille où les mêmes gens disaient tous les soirs les mêmes choses, où le même piano jouait tous les soirs la même rêverie, et que l’uniformité de ses soirées faisait ressembler à un tableau à musique. Le salon jonquille, un tableau à musique !... Où vous cachiez-vous donc, beaux yeux noirs ?...
Lorsque au retour de cette ennuyeuse soirée, je racontai à ma mère Jacques les propositions de Pierrotte, il en fut encore plus indigné que moi :
— Daniel Eyssette, marchand de porcelaine !... Par exemple je voudrais bien voir cela ! disait le brave garçon tout rouge de colère... C’est comme si on proposait à Lamartine de vendre des paquets d’allumettes, ou à Sainte-Beuve de débiter des petits balais de crin... Vieille bête de Pierrotte, va !... Après tout, il ne faut pas lui en vouloir ; il ne sait pas, ce pauvre homme. Quand il verra le succès de ton livre et les journaux tout remplis de toi, il changera joliment de gamme."