La cruche cassée ou allégorie de l'innocence perdue au XVIIIème siècle
Gravure sur cuivre de De Hooghe, ou De Hooch, Romeyn (1645-1708), edition de N. Lucas, Librairie Amsterdam
LA CRUCHE CASSÉE
Conte sur un tableau de M. de Greuze.
(ce tableau de Jean-Baptiste de Greuze est visible au musée du Louvre ou en suivant ce lien : http://www.louvre.fr/llv/oeuvres/detail_notice.jsp?CONTENT%3C%3Ecnt_id=10134198673394855&CURRENT_LLV_NOTICE%3C%3Ecnt_id=10134198673394855&FOLDER%3C%3Efolder_id=9852723696500815&baseIndex=86&bmUID=1180 )
Jeune fillette, apprenez à ne jurer de rien; et surtout ne dites point :
Je ne casserai jamais ma cruche.
Tu me fais trembler, disoit mère Jeanne à la jeune Alix, tu me fais trembler toutes les fois que je te vois partir avec ta cruche : prends bien garde ma fille, rien n'est si fragile.
Ne craignez rien, ma bonne mère, dit naïvement Alix, je ne casserai point ma cruche, et la voilà partie.
Si jeunesse savoit! continue la vieille. — Je me souviens encore du jour que je cassai la mienne, il y a pourtant bien des années. Ce jour-là, Thérèse cassa la sienne et Simonette aussi. Que de cruches cassées dans le monde! et cet enfant croit conserver la sienne ; toujours dansant, toujours sautant, tantôt sur un pied, puis sur l'autre. Voyez comme elle court. Alix, Alix, gare la cruche. Effectivement Alix dans la prairie bondissait comme un jeune agneau! Arrivée à la fontaine , elle remplit sa cruche, et, la posant sur sa tête, elle marche gaiement en suivant la mesure d'une chanson. Les accents de sa voix font accourir mille oiseaux, car Alix entrait dans un bois ; mais s'il est des oiseaux dans les bois, il est aussi des Bergers.
Lucas savait qu'Alix devait passer par-là ; et tandis qu'elle folâtre , le voici qui paraît. Alix veut fuir , le pied lui manque. Alix, Alix, criait de loin mère Jeanne, la cruche, la cruche. Ah ! le méchant Lucas !... Alix se relève, mais un corset flexible au battement de son cœur, en trahit l'agitation. Un bouquet effeuillé, un fichu dérangé , des cheveux en désordre, et surtout l'étonnement d'Alix, tout dirait que la cruche est cassée, quand le vase fêlé qu'elle tient à son bras ne prouverait pas son malheur.
Extrait du livre « Origine des Grâces », année 1777, Jean François Marmontel
La fable qui suit n'est pas de M. de la Fontaine d'après l'éditeur (et plutôt d'un suiveur...), mais si fort proche du style qu'on pourrait presque assurer qu'elle est de lui. Quoiqu'il en soit, on a cru faire plaisir aux lecteurs de l'ajouter ici.
LA CRUCHE
Un de ces jours Dame Germaine
Pour certain besoin qu'elle avoit,
Envoya Jeanne à la fontaine ,
Elle y courut, cela pressoit.
Mais en courant la pauvre créature,
Eut une fâcheuse aventure.
Un malheureux caillou, qu'elle n'aperçut pas,
Vint se rencontrer sous ses pas.
A ce caillou Jeanne trébuche,
Tombe enfin et casse sa cruche.
Mieux eût-valu cent fois, s'être cassé le cou.
Casser une cruche si belle,
Que faire ! que deviendra-t-elle !
Pour en avoir un autre, elle n'a pas un sou.
Quel bruit va faire sa Maîtresse,
De sa nature très-diablesse?.
Comment éviter son courroux ?
Quel emportement ! que de coups!
Oserai-je jamais me r'offrir à sa vue ?
Non, non, dit-elle, enfin il faut que je me tue
Tuons nous. Par bonheur un Voisin près de là
Accourut entendant cela;
Et pour consoler l'affligée,
Lui chercha les raisons les meilleures qu'il pût.
Mais pour bon Orateur qu'il fait,
Elle n'en fut point soulagée ,
Et la Belle toujours s'arrachant les cheveux,
Faisoit couler deux ruisseaux de ses yeux ,
Enfin vouloit mourir, la chose étoit conclue.
Hé bien , veux-tu que je te tue ?
Lui dit-il. Volontiers. Lui sans autre façon
Vous la jette sur le gazon,
Obéit à ce qu'elle ordonne ,
A la tuer des mieux apprête ses efforts ,
Lève sa cotte*, et puis lui donne, (*jupe de paysanne)
D'un poignard à travers le corps.
On a grande raison de dire
Que pour les malheureux, la mort a ses plaisirs.
Jeanne roule les yeux, se pâme, enfin expire,
Mais après les derniers soupirs
Elle remercia le sire.
Ho ! Ie brave homme que voilà.
Grand-merci, Jean, je suis la plus humble des vôtres,
Les tuez-vous comme cela ?
Vraiment j'en casserai bien d'autres.
Extrait de « Contes et nouvelles en vers » de Jean de La Fontaine, à Amsterdam, chez N. Etienne Lucas, Librairie, 1732