La terr’ glais’, c’est comme le homard Quand c’est cuit, c’est rouge.
Alphonse Allais
Extrait d'une nouvelle de son livre « Deux et deux font cinq »
« Les Beaux-arts devant M. Francisque Sarcey »
Je venais de sortir de mon domicile et je flânais, le bas de mon pantalon relevé et l’esprit ailleurs.
À la hauteur de la rue Fromentin, je fis la rencontre d’un homme qui, très poliment, à mon aspect, leva son chapeau.
Cet homme, disons-le tout de suite pour ne pas éterniser un récit dénué d’intérêt, n’était autre qu’un nommé Benoît, le propre valet de chambre de M. Francisque Sarcey, l’esthète bien connu.
Avez-vous remarqué, astucieux lecteurs, et vous, lectrices qui la connaissez dans les coins, comme les méchantes idées vous arrivent avec la rapidité de l’éclair lancé d’une main sûre, alors que les bonnes semblent chevaucher des tortues, pour ne point dire des écrevisses ?
L’idée que me suggéra la rencontre de Benoît m’advint aussi vite que le coup de foudre professionnel le mieux entraîné.Le miel aux lèvres, je serrai la main du valet et m’informai de la santé de tout le monde.
— Et où allez-vous comme ça ? continuai-je.
— Je vais au Petit Journal, porter l’article de Monsieur.
— Tiens ! Comme ça se trouve ! Moi aussi, je vais au Petit Journal. Remettez-moi la chronique de M. Sarcey. Cela vous évitera une course.
L’homme obtempéra.
Et cette chronique du cénobite de la rue de Douai, croyez-vous bonnement que je l’ai portée à la maison Marinoni ? Oh ! que non pas !
J’ai voulu vous faire une bonne surprise, ô clientèle de mon journal, et, au risque d’être traîné devant la justice de mon pays, je livre à vos méditations la littérature prestigieuse de notre oncle à tous :
La Sculpture
« On ne le dirait pas à me voir, cependant j’adore les Arts. Car j’estime qu’il en faut dans une société bien organisée ; pas trop, bien entendu, mais il en faut.
Chez moi, j’ai quelques tableaux, quelques dessins, mon buste, des statuettes. C’est gentil, ça meuble.
Cette année, comme de juste, je n’ai pas manqué d’aller visiter le Salon du Champ de Mars et celui des Champs-Élysées. Eh bien ! je ne regrette pas mon voyage ; j’ai appris bien des choses que j’ignorais et qui me serviront de sujets de chroniques.
Car ce n’est pas le tout d’avoir des chroniques à faire, il faut encore trouver des sujets sur quoi les écrire. Le public ne se rend pas compte de ce que c’est dur, de livrer, comme moi, trente-quatre chroniques par semaine. Essayez, un jour, pour voir ; vous m’en direz des nouvelles.
Pour en revenir aux Beaux-Arts, je vous dirai que la sculpture est ce qui m’émerveille le moins.
Comme me le disait très justement un jeune peintre : « La sculpture, c’est bien plus facile que la peinture, parce que les sculpteurs n’ont à se préoccuper ni de la couleur, ni de la perspective, ni des ombres. »
On ne se doute pas comme c’est facile, la sculpture. Vous-même, moi-même, nous en ferions demain, si nous voulions.
Il faut seulement de la patience. Savez-vous comment procèdent les sculpteurs pour faire une statue ? Non, n’est-ce pas ? Vous êtes comme j’étais hier ; mais on m’a expliqué et je vais vous indiquer le procédé.
Supposons qu’il s’agisse d’une femme nue à reproduire.
Le sculpteur fait venir chez lui une femme, un modèle comme ils disent, dont les traits et la forme du corps répondent au sujet qu’il s’est proposé. La femme se déshabille complètement et se met dans la posture indiquée par l’artiste. C’est ce qu’on appelle la pose.
De son côté, le sculpteur, sans s’occuper de toutes les bêtises que vous pourriez supposer avec une femme nue, se met à l’ouvrage.
Il y a, près de lui, un énorme bloc de terre glaise, et il tâche de donner à ce bloc la forme exacte de la femme qu’il a sous les yeux. Il en enlève par-ci, il en rajoute par-là. Bref, il tripatouille sa terre glaise, jusqu’à résultat satisfaisant.
Quand il a peur de se tromper, de faire une cuisse trop grosse, par exemple, ou un mollet trop maigre, il s’approche du modèle et mesure la partie en question avec un mètre flexible en étoffe, semblable à ceux dont se servent les tailleurs, et divisé en centimètres et en millimètres. S’il a fait la cuisse trop grosse, il enlève de la terre. S’il a fait le mollet trop maigre, il en rajoute, et voilà !
Comme vous voyez, ce n’est pas un métier bien difficile.
Si je n’avais pas tant à faire, je me mettrais à la sculpture. Je me sens une vocation toute spéciale pour la reproduction des nymphes couchées.
Malheureusement, je suis myope comme un wagon de bestiaux ; quand je veux voir quelque chose, je suis forcé de mettre le nez dessus. Et, dame, quand on a le nez dessus, et qu’il s’agit d’une nymphe, la sculpture n’avance pas beaucoup, pendant ce temps-là !
Quand la statue en terre glaise est finie, elle sert à fabriquer des moules, dans lesquels on verse du plâtre délayé avec de l’eau. En séchant, le plâtre durcit, et une fois dégagé du moule, il ressemble complètement à la statue de terre glaise. C’est extrêmement curieux !
Quelques sculpteurs m’ont affirmé qu’on fait cuire la terre glaise. Provisoirement, je me méfie de ce renseignement, car il y a beaucoup de farceurs dans ces gens-là.
L’un d’eux m’a même chanté, pour prouver son dire, une fantaisie de feu Charles Cros, dans laquelle se trouve ce couplet :
À la hauteur de la rue Fromentin, je fis la rencontre d’un homme qui, très poliment, à mon aspect, leva son chapeau.
Cet homme, disons-le tout de suite pour ne pas éterniser un récit dénué d’intérêt, n’était autre qu’un nommé Benoît, le propre valet de chambre de M. Francisque Sarcey, l’esthète bien connu.
Avez-vous remarqué, astucieux lecteurs, et vous, lectrices qui la connaissez dans les coins, comme les méchantes idées vous arrivent avec la rapidité de l’éclair lancé d’une main sûre, alors que les bonnes semblent chevaucher des tortues, pour ne point dire des écrevisses ?
L’idée que me suggéra la rencontre de Benoît m’advint aussi vite que le coup de foudre professionnel le mieux entraîné.Le miel aux lèvres, je serrai la main du valet et m’informai de la santé de tout le monde.
— Et où allez-vous comme ça ? continuai-je.
— Je vais au Petit Journal, porter l’article de Monsieur.
— Tiens ! Comme ça se trouve ! Moi aussi, je vais au Petit Journal. Remettez-moi la chronique de M. Sarcey. Cela vous évitera une course.
L’homme obtempéra.
Et cette chronique du cénobite de la rue de Douai, croyez-vous bonnement que je l’ai portée à la maison Marinoni ? Oh ! que non pas !
J’ai voulu vous faire une bonne surprise, ô clientèle de mon journal, et, au risque d’être traîné devant la justice de mon pays, je livre à vos méditations la littérature prestigieuse de notre oncle à tous :
La Sculpture
« On ne le dirait pas à me voir, cependant j’adore les Arts. Car j’estime qu’il en faut dans une société bien organisée ; pas trop, bien entendu, mais il en faut.
Chez moi, j’ai quelques tableaux, quelques dessins, mon buste, des statuettes. C’est gentil, ça meuble.
Cette année, comme de juste, je n’ai pas manqué d’aller visiter le Salon du Champ de Mars et celui des Champs-Élysées. Eh bien ! je ne regrette pas mon voyage ; j’ai appris bien des choses que j’ignorais et qui me serviront de sujets de chroniques.
Car ce n’est pas le tout d’avoir des chroniques à faire, il faut encore trouver des sujets sur quoi les écrire. Le public ne se rend pas compte de ce que c’est dur, de livrer, comme moi, trente-quatre chroniques par semaine. Essayez, un jour, pour voir ; vous m’en direz des nouvelles.
Pour en revenir aux Beaux-Arts, je vous dirai que la sculpture est ce qui m’émerveille le moins.
Comme me le disait très justement un jeune peintre : « La sculpture, c’est bien plus facile que la peinture, parce que les sculpteurs n’ont à se préoccuper ni de la couleur, ni de la perspective, ni des ombres. »
On ne se doute pas comme c’est facile, la sculpture. Vous-même, moi-même, nous en ferions demain, si nous voulions.
Il faut seulement de la patience. Savez-vous comment procèdent les sculpteurs pour faire une statue ? Non, n’est-ce pas ? Vous êtes comme j’étais hier ; mais on m’a expliqué et je vais vous indiquer le procédé.
Supposons qu’il s’agisse d’une femme nue à reproduire.
Le sculpteur fait venir chez lui une femme, un modèle comme ils disent, dont les traits et la forme du corps répondent au sujet qu’il s’est proposé. La femme se déshabille complètement et se met dans la posture indiquée par l’artiste. C’est ce qu’on appelle la pose.
De son côté, le sculpteur, sans s’occuper de toutes les bêtises que vous pourriez supposer avec une femme nue, se met à l’ouvrage.
Il y a, près de lui, un énorme bloc de terre glaise, et il tâche de donner à ce bloc la forme exacte de la femme qu’il a sous les yeux. Il en enlève par-ci, il en rajoute par-là. Bref, il tripatouille sa terre glaise, jusqu’à résultat satisfaisant.
Quand il a peur de se tromper, de faire une cuisse trop grosse, par exemple, ou un mollet trop maigre, il s’approche du modèle et mesure la partie en question avec un mètre flexible en étoffe, semblable à ceux dont se servent les tailleurs, et divisé en centimètres et en millimètres. S’il a fait la cuisse trop grosse, il enlève de la terre. S’il a fait le mollet trop maigre, il en rajoute, et voilà !
Comme vous voyez, ce n’est pas un métier bien difficile.
Si je n’avais pas tant à faire, je me mettrais à la sculpture. Je me sens une vocation toute spéciale pour la reproduction des nymphes couchées.
Malheureusement, je suis myope comme un wagon de bestiaux ; quand je veux voir quelque chose, je suis forcé de mettre le nez dessus. Et, dame, quand on a le nez dessus, et qu’il s’agit d’une nymphe, la sculpture n’avance pas beaucoup, pendant ce temps-là !
Quand la statue en terre glaise est finie, elle sert à fabriquer des moules, dans lesquels on verse du plâtre délayé avec de l’eau. En séchant, le plâtre durcit, et une fois dégagé du moule, il ressemble complètement à la statue de terre glaise. C’est extrêmement curieux !
Quelques sculpteurs m’ont affirmé qu’on fait cuire la terre glaise. Provisoirement, je me méfie de ce renseignement, car il y a beaucoup de farceurs dans ces gens-là.
L’un d’eux m’a même chanté, pour prouver son dire, une fantaisie de feu Charles Cros, dans laquelle se trouve ce couplet :
Proclamons les princip’s de l’Art !
Que personn’ ne bouge !
La terr’ glais’, c’est comme le homard,
Quand c’est cuit, c’est rouge."
Pour en savoir plus sur Alphonse Allais :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Alphonse_Allais
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