Manufacture Céramique...& Éducation sentimentale de G. Flaubert

Publié le par afa

 

 

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L'éducation sentimentale
de Gustave Flaubert
Edition M. Lévy frères, 1870

 

 

Extrait :

— « Je n'ai rêvé que de vous, » dit-il. Elle le regarda d'un air calme.
« Les rêves ne se réalisent pas toujours. »

Frédéric balbutia, chercha ses mots, et se lança enfin dans une longue période sur l'affinité des âmes. Une force existait qui peut, à travers les espaces, mettre en rapport deux personnes, les avertir de ce qu'elles éprouvent et les faire se rejoindre.
Elle l'écoutait la tête basse, tout en souriant de son beau sourire. Il l'observait du coin de l'œil, avec joie, et épanchait son amour plus librement sous la facilité d'un lieu commun. Mais elle proposa de lui montrer la fabrique; et, comme elle insistait, il accepta.
Pour le distraire d'abord par quelque chose d'amusant, elle lui fit voir l'espèce de musée qui décorait l'escalier. Les spécimens accrochés contre les murs ou posés sur des planchettes attestaient les efforts et les engouements successifs d'Arnoux. Après avoir cherché le rouge des cuivres des Chinois, il avait voulu faire des majoliques, des faënza, de l'étrusque, de l'oriental, tenté enfin quelques-uns des perfectionnements réalisés plus tard. Aussi remarquait-on, dans la série, de gros vases couverts de mandarins, des écuelles d'un mordoré chatoyant, des pots rehaussés d'écritures arabes, des buires dans le goût de la renaissance, et de larges assiettes avec deux personnages, qui étaient comme dessinés à la sanguine, d'une façon mignarde et vaporeuse. Il fabriquait maintenant des lettres d'enseigne, des étiquettes à vin; mais son intelligence n'était pas assez haute pour atteindre jusqu'à l'art, ni assez bourgeoise non plus pour viser exclusivement au profit, si bien que, sans contenter personne, il se ruinait.
Tous deux considéraient ces choses, quand Melle Marthe passa.

— « Tu ne le reconnais donc pas? » lui dit sa mère.
— « Si fait! » reprit-elle en le saluant, tandis que son regard limpide et soupçonneux, son regard de vierge semblait murmurer : « Que viens-tu faire ici, toi? » et elle montait les marches, la tête un peu tournée sur l'épaule.

Mme Arnoux emmena Frédéric dans la cour, puis elle expliqua d'un ton sérieux comment on broie les terres, on les nettoie, on les tamise.

— « L'important, c'est la préparation des pâtes. » Et elle l'introduisit dans une salle que remplissaient des cuves, où virait sur lui-même un axe vertical armé de bras horizontaux. Frédéric s'en voulait de n'avoir pas refusé nettement sa proposition, tout à l'heure.

— « Ce sont les patouillards, » dit-elle.

Il trouva le mot grotesque, et comme inconvenant dans sa bouche.
De larges courroies filaient d'un bout à l'autre du plafond, pour s'enrouler sur des tambours, et tout s'agitait d'une façon continue, mathématique, agaçante.
Ils sortirent de là, et passèrent près d'une cabane en ruine, qui avait autrefois servi à mettre des instruments de jardinage.

— « Elle n'est plus utile, » dit Mme Arnoux. Il répliqua d'une voix tremblante:
— « Le bonheur peut y tenir! »

Le tintamarre de la pompe à feu couvrit ses paroles, et ils entrèrent dans l'atelier des ébauchages.
Des hommes, assis à une table étroite, posaient devant eux, sur un disque tournant, une masse de pâte; leur main gauche en raclait l'intérieur, leur droite en caressait la surface, et l'on voyait s'élever des vases, comme des fleurs qui s'épanouissent.
Mme Arnoux fit exhiber les moules pour les ouvrages plus difficiles.
Dans une autre pièce, on pratiquait les filets, les gorges, les lignes saillantes. A l'étage supérieur, on enlevait les coutures, et l'on bouchait avec du plâtre les petits trous que les opérations précédentes avaient' laissés.
Sur des claires-voies, dans des coins, au milieu des corridors, partout s'alignaient des poteries.
Frédéric commençait à s'ennuyer.

— « Cela vous fatigue peut-être? » dit-elle. Mais, craignant qu'il ne fallût borner là sa visite, il affecta, au contraire, beaucoup d'enthousiasme. Il regrettait même de ne s'être pas voué à cette industrie. Elle parut surprise.

— « Certainement! j'aurais pu vivre près de vous! »

Et, comme il cherchait son regard, Mme Arnoux, afin de l'éviter, prit sur une console des boulettes de pâte, provenant des rajustages manqués, les aplatit en une galette, et imprima dessus sa main.

— « Puis-je emporter cela? » dit Frédéric.
— « Êtes-vous assez enfant, mon Dieu! » Il allait répondre, Sénécal entra.

M. le sous-directeur, dès le seuil, s'aperçut d'une infraction au règlement. Les ateliers devaient être balayés toutes les semaines; on était au samedi, et, comme les ouvriers n'en avaient rien fait, Sénécal leur déclara qu'ils auraient à rester une heure de plus. « Tant pis pour vous! »

Ils se penchèrent sur leurs pièces, sans murmurer; mais on devinait leur colère au souffle rauque de leur poitrine. Ils étaient, d'ailleurs, peu faciles à conduire, tous ayant été chassés de la grande fabrique. Le républicain les gouvernait durement. Homme de théories, il ne considérait que les masses et se montrait impitoyable pour les individus.

Frédéric, gêné par sa présence, demanda bas à Mme Arnoux s'il n'y avait pas moyen de voir les fours.
lls descendirent au rez-de-chaussée; et elle était en train d'expliquer l'usage des cassettes, quand Sénécal, qui les avait suivis, s'interposa entre eux.
Il continua de lui-même la démonstration, s'étendit sur les différentes sortes de combustibles, l'enfournement, les pyroscopes, les alandiers, les engobes, les lustres et les métaux, prodiguant les termes de chimie, chlorure, sulfure, borax, carbonate. Frédéric n'y comprenait rien, et à chaque minute se retournait vers Mme Arnoux.

— « Vous n'écoutez pas, » dit-elle. « M. Sénécal pourtant est très-clair. Il sait toutes ces choses beaucoup mieux que moi. »

Le mathématicien, flatté de cet éloge, proposa de faire voir le posage des couleurs.
Frédéric interrogea d'un regard anxieux Mme Arnoux. Elle demeura impassible, ne voulant sans doute ni être seule avec lui, ni le quitter, cependant.
Il lui offrit son bras.

— « Non! merci bien! l'escalier est trop étroit! » Et, quand ils furent en haut, Sénécal ouvrit la porte d'un appartement rempli de femmes.
Elles maniaient des pinceaux, des fioles, des coquilles, des plaques de verre. Le long de la corniche, contre le mur, s'alignaient des planches gravées; des bribes de papier fin voltigeaient; et un poêle de fonte exhalait une température écœurante, où se mêlait l'odeur de la térébenthine.
Les ouvrières, presque toutes, avaient des costumes sordides. On en remarquait une, cependant, qui portait un madras et de longues boucles d'oreilles. Tout à la fois mince et potelée, elle avait de gros yeux noirs et les lèvres charnues d'une négresse. Sa poitrine abondante saillissait sous sa chemise, tenue autour de sa taille par le cordon de sa jupe; et, un coude sur l'établi, tandis que l'autre bras pendait, elle regardait vaguement, au Loin dans la campagne. A côté d'elle traînaient une bouteille de vin et de la charcuterie.
Le règlement interdisait de manger dans les ateliers, mesure de propreté pour la besogne et d'hygiène pour les travailleurs.
Sénécal, par sentiment du devoir ou besoin de despotisme, s'écria de loin, en indiquant une affiche dans un cadre:

— « Hé! là-bas, la Bordelaise! lisez-moi tout haut l'article 9. »

— « Eh bien, après? »

— « Après, mademoiselle? c'est trois francs d'amende que vous payerez! »

Elle le regarda en face, impudemment.

— « Qu'est-ce que ça me fait? Le patron, à son retour, la lèvera, votre amende! Je me fiche de vous, mon bonhomme! »

Sénécal, qui se promenait les mains derrière le dos, comme un pion dans une salle d'études, se contenta de sourire.

— « Article 13, insubordination, dix francs. »

La Bordelaise se remit à sa besogne. Mme Arnoux, par convenance, ne disait rien, mais ses sourcils se froncèrent. Alors, Frédéric murmura:

— « Ah ! pour un démocrate, vous êtes bien dur! » L'autre répondit magistralement :

— « La démocratie n'est pas le dévergondage de l'individualisme. C'est le niveau commun sous la loi, la répartition du travail, l'ordre! »

— « Vous oubliez l'humanité! » dit Frédéric. Mme Arnoux prit son bras; Sénécal, offensé peut-être de cette approbation silencieuse, s'en alla.

Frédéric en ressentit un immense soulagement.

 

 

Extrait de L'éducation sentimentale de Gustave Flaubert

 

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