Lange, le potier vu par Émile Zola dans son dernier roman "Travail"

Publié le par afa

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Caricature de C. Léandre vers 1898

 

 

 

Émile Zola
Extrait du roman  : « Travail »

faisant parti du cycle des Quatre Évangiles

 

Chapitre V : à propos du potier Lange, l'anarchiste ....

 

( Deuxième des Quatre Evangiles après Fécondité, Travail est le dernier roman d’Emile Zola publié de son vivant. )



"Il était quatre heures déjà, lorsque les trois convives quittèrent la Crêcherie. Jordan et Luc les accompagnèrent jusqu’aux premières maisons de la ville, pour marcher un peu. Puis, comme tous deux revenaient, au travers des terrains pierreux que Jordan laissait improductifs, celui-ci voulut faire un détour, dans le désir d’allonger la promenade et de passer chez Lange, le potier. Il l’avait laissé s’installer en un coin sauvage et perdu de son domaine, au-dessous même du haut fourneau, sans lui réclamer ni loyer ni redevance d’aucune sorte. Lange, ainsi que Morfain, s’était fait une demeure d’un trou rocheux, creusé par d’anciens torrents à la base des monts Bleuses, au flanc de la muraille géante que dressait le promontoire. Et il avait fini par construire trois fours, près du coteau où il prenait son argile ; et il vivait là sans Dieu ni maître, dans la libre indépendance de son travail.

« Sans doute, c’est un cerveau extrême, ajouta Jordan, que Luc interrogeait. Ce que vous m’avez dit, son éclat violent de la rue de Brias, l’autre soir, ne m’étonne pas de sa part ; et il a eu de la chance d’être relâché, car son affaire pouvait tourner fort mal, tant il se compromet. Mais vous ne vous imaginez pas combien il est intelligent et quel art il met dans ses simples pots de terre, bien qu’il soit sans instruction aucune. Il est né ici, d’ouvriers pauvres, orphelin à dix ans, forcé de servir les maçons, enfin apprenti potier, devenu son patron à lui-même, comme il le dit en riant, depuis que je lui ai permis de s’installer chez moi… Je m’intéresse surtout à ses essais sur les terres réfractaires, car vous savez que je cherche la terre qui résisterait le mieux aux terribles températures des fours électriques. »
Luc, ayant levé les yeux, aperçut, parmi les broussailles, l’installation de Lange, tout un campement de barbare, entouré d’un petit mur en pierres sèches. Et, comme, sur le seuil, une grande belle fille brune se tenait debout, il demanda :

« Il est donc marié ?

Non, mais il vit avec cette fille, qui est à la fois son esclave et sa femme… C’est une histoire. Il y a cinq ans, elle avait quinze ans à peine, lorsqu’il la trouva malade, mourante dans un fossé, abandonnée là sans doute par quelque bande de bohémiens. On n’a jamais su nettement d’où elle venait, elle-même se tait, dès qu’on l’interroge. Lange l’amena chez lui sur ses épaules, la soigna, la guérit, et vous ne sauriez croire quelle ardente gratitude elle lui en a gardée, jusqu’à être son chien, sa chose… Elle n’avait pas de souliers aux pieds, lorsqu’il la ramassa. Aujourd’hui encore, elle n’en met que les jours où elle descend à la ville. De sorte que tout le pays, et Lange lui-même, la nomme la Nu-Pieds… Il n’emploie pas d’autre ouvrier, la Nu-Pieds est son manœuvre, elle l’aide aussi à tirer la petite voiture, quand il va promener sa poterie de foire en foire. C’est sa façon d’écouler ses produits, et tous deux sont bien connus de la région entière. »

Debout au seuil du petit clos, que fermait une simple porte à claire-voie, la Nu-pieds regardait venir ces messieurs, et Luc put la voir, avec sa face brune aux grands traits réguliers et basanés, ses cheveux d’un noir d’encre, ses larges yeux de sauvagesse qui s’emplissaient d’une douceur ineffable, lorsqu’ils se fixaient sur Lange. Il remarqua ses pieds nus, des pieds enfantins de bronze clair, dans le sol argileux, toujours détrempé ; et elle était là en tenue de travail, à peine vêtue de toile grise, montrant ses fines jambes de lutteuse, ses bras nerveux, sa petite gorge dure. Puis, quand elle se fut assurée que le monsieur qui accompagnait le propriétaire du domaine devait être un ami, elle quitta son poste d’observation, elle retourna près du four qu’elle surveillait, après avoir averti le maître.

« Ah ! c’est vous, monsieur Jordan, s’écria Lange, en se présentant à son tour. Figurez-vous, depuis l’aventure de l’autre soir, la Nu-pieds s’imagine sans cesse qu’on vient m’arrêter. Et je crois bien que, si quelque argousin se présentait, il ne sortirait pas entier de ses griffes… Vous venez voir mes nouvelles briques réfractaires. Tenez ! les voici, Je vous en dirai la composition. »

Luc reconnaissait parfaitement le petit homme, fruste et noueux, qu’il avait entrevu dans les ténèbres de la rue de Brias, annonçant l’inévitable catastrophe finale, jetant l’anathème à la ville de Beauclair corrompue, condamnée pour ses crimes. Seulement, il s’étonnait, à le détailler, de son front haut, noyé sous la broussaille noire des cheveux, de ses yeux vifs, luisant d’une intelligence que des gammes brusques encoléraient. Et, surtout, sous l’enveloppe mal dégrossie, sous la violence apparente, il était surpris de sentir un contemplatif, un rêveur très doux, un simple poète rustique, qui dans l’absolu de son idée de justice, en venait à vouloir faire sauter le vieux monde coupable.

Jordan, après avoir présenté Luc comme un ingénieur de ses amis, pria Lange de lui montrer ce qu’il appelait son musée, en riant.

« Si ça peut intéresser monsieur… Ce ne sont que des amusements, des machines que je cuis pour me distraire, tenez ! toute cette terraille, sous ce hangar… Voyez ça, pendant que je vais expliquer mes briques à M. Jordan. »

L’étonnement de Luc augmenta. Il y avait, sous le hangar, des bonshommes de faïence, des vases, des pots, des plats, de formes et de colorations singulières, qui, tout en dénotant une grande ignorance, étaient délicieux d’originale naïveté. Les hasards du feu s’y montraient superbes, des émaux éclataient avec une richesse inouïe de tons. Mais, surtout, ce qui le frappait, dans la poterie courante que Lange fabriquait pour sa clientèle ordinaire des marchés et des foires, la vaisselle, les marmites, les cruches les terrines, c’était l’élégance des formes, le charme pur des colorations toute une floraison heureuse du génie populaire. Il semblait que le potier eût tiré ce génie de sa race, que ces œuvres, où passait l’âme du peuple, naissaient naturellement de ses gros doigts comme s’il eût retrouvé d’instinct les moules primitifs, une beauté pratique admirable. Et le chef-d’œuvre était chaque fois réalisé, l’objet fait pour son usage, et dès lors d’une vérité simple d’une grâce vivante.

Lorsque Lange revint, avec Jordan, qui lui avait commandé quelques centaines de briques, pour expérimenter un nouveau four électrique, il reçut d’un air souriant les félicitations de Luc, qui s’émerveillait de la gaieté de ces faïences, si légères, si fleuries de pourpre et d’azur, au grand soleil.

« Oui, oui, ça met des coquelicots et des bluets dans les maisons… J’ai toujours pensé qu’on devrait en décorer les toits et les façades. Ça ne coûterait pas bien cher si les marchands ne volaient plus et vous verriez comme une ville serait aimable aux yeux, un vrai bouquet dans de la verdure… Mais il n’y a rien à faire avec les sales bourgeois d’aujourd’hui. » Et il retomba tout de suite à sa passion sectaire, il se lança dans les idées d’anarchie extrême, qu’il tenait de quelques brochures, venues et restées en ses mains, par il ne savait lui-même quel hasard. Il fallait d’abord tout détruire, s’emparer révolutionnairement de tout. Le salut ne serait que dans la destruction totale de l’autorité, car s’il restait un seul pouvoir debout, le plus infime, il suffirait à la reconstruction de l’édifice entier d’iniquité et de tyrannie. Ensuite, la commune libre pourrait s’établir, en dehors de tout gouvernement, grâce à l’entente des groupes sans cesse variés, continuellement modifiés, selon les besoins et les désirs de chacun. Et Luc fut frappé de retrouver là les séries de Fourier ; car le rêve final était le même, cet appel aux passions créatrices, cette expansion de l’individu libéré dans une société harmonique où le bien de chaque citoyen nécessitait le bien de tous ; seulement les routes étaient différentes, l’anarchiste n’était qu’un fouriériste qu’un collectiviste désabusé, exaspéré, ne croyant plus aux moyens politiques, résolu à conquérir par la force, par l’extermination, le bonheur social, puisque des siècles de lente évolution ne semblaient pas devoir le donner . La catastrophe, le volcan était dans la nature. Aussi, comme Luc nommait Bonnaire, Lange devint ironique, traitant le maître fondeur avec plus d’amer dédain qu’un bourgeois. Ah ! oui, la caserne à Bonnaire, ce collectivisme où l’on serait numéroté, discipliné, emprisonné, ainsi que dans un bagne. Et, le poing tendu vers Beauclair, dont il dominait les toitures voisines, il recommença sa lamentation, sa malédiction de prophète, jetée à la ville corrompue que le feu allait détruire, et qui serait rasée, pour que, de ses cendres, naquît enfin la Cité de vérité et de justice.

 

Étonné de cette violence, Jordan le regardait curieusement.

« Dites donc, Lange, mon brave, vous n’êtes pourtant pas malheureux ?

— Moi, monsieur Jordan, je suis très heureux, aussi heureux qu’on peut l’être… Je vis libre ici, c’est presque l’anarchie réalisée. Vous m’avez laissé prendre ce petit coin de terre, de la terre qui est à nous tous et je suis mon maître, je ne paie donc de loyer à personne. Ensuite, je travaille à ma guise, je n’ai ni patron qui m’écrase, ni ouvrier que j’écrase, je vends moi-même mes marmites et mes cruches aux braves gens qui en ont besoin, sans être volé par les commerçants, ni leur permettre de voler les acheteurs. Et j’ai encore le temps de m’amuser, quand ça me plaît, à cuire ces bonshommes de faïence, ces pots, ces plaques décorées, dont les couleurs vives m’égaient les yeux… Ah ! non, nous ne nous plaignons pas, nous sommes heureux de vivre, quand le soleil nous met en fête, n’est-ce pas, la Nu-Pieds ? »

Elle s’était approchée, dans la demi-nudité du travail, les mains toutes roses d’un pot qu’elle venait d’enlever du four. Et elle souriait divinement en regardant l’homme, le dieu dont elle s’était faite la servante, à qui elle se donnait corps et âme, en un continuel cadeau.

« Ça n’empêche, reprit Lange, qu’il y a trop de pauvres bougres qui souffrent, et qu’il faudra faire sauter Beauclair, un de ces quatre matins, pour qu’on se décide à le rebâtir proprement. Seule, la propagande par le fait, la bombe peut réveiller le peuple… Et que diriez-vous de cela ? J’ai ici tout ce qu’il faut pour préparer deux ou trois douzaines de bombes, d’une extraordinaire puissance. Alors, un beau jour, je pars avec ma voiture, que je tire, et que pousse la Nu-Pieds. Elle est lourde encore, lorsqu’elle est chargée de poterie, et qu’il faut la traîner par les mauvais chemins des villages, de marché en marché. Ça va bien qu’on se repose sous les arbres, aux endroits où il y a des sources… Seulement, ce jour-là, nous ne quittons pas Beauclair, nous nous promenons par toutes les rues, et il y a une bombe cachée dans chaque marmite, nous en déposons une à la sous-préfecture, une autre à la mairie, une autre au tribunal, une autre à la prison, une autre à l’église, enfin partout où se trouve une autorité à détruire. Les mèches brûlent, tout ça couve le temps nécessaire. Puis, tout d’un coup, Beauclair sauté, une effroyable éruption de volcan le brûle et l’emporte… Hein ? qu’en pensez-vous, de ma petite promenade, avec ma voiture, de ma petite distribution des marmites que je fabrique pour le bonheur du genre humain ? »

Il riait d’un rire d’extase, la face exaltée ; et, comme la belle fille brune riait avec lui :

« N’est-ce pas ? la Nu-Pieds, je tirerai et tu pousseras, ce sera une plus jolie promenade encore que le long de la Mionne, sous les saules, lorsque nous allons à la foire de Magnolles ! »

Jordan ne discuta pas, eut un simple geste, pour dire combien le savant, qui était en lui trouvait cette conception imbécile. Mais, lorsqu’ils eurent pris congé, et qu’ils se retrouvèrent sur le chemin de la Crêcherie, Luc emporta le frisson de cet accès de grande poésie noire, de ce rêve du bonheur par la destruction, qui hantait ainsi quelques cerveaux de poètes simplistes, parmi la foule des déshérités. Et les deux hommes rentrèrent en silence, perdus chacun en sa songerie."

 

Emile Zola (1840-1902)

 

 

 


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